Le Quotidien d'Oran/Oranie/Tlemcen :
Le hadj , de la caravane à la Caravelle
Par Allal Bekkaï
C'est à bord d'un bateau que Cheïkh Larbi Bensari étrenna son pèlerinage aux Lieux Saints dans les années 40. Il composa et interpréta avec une grande sensibilité spirituelle «Kaâba ya bit rabbi mahlaki» à la faveur de cette traversée spéciale. Par principe religieux, certains poussèrent le « zèle » en organisant à titre privé le déplacement pour se soustraire aux formalités de l'administration française « impie »(sic). Les aléas du voyage étaient la rançon à payer. Et pour cause. « Hadi malta, la' frach, la' ghta' » (Dans cette ville escale de Malte, on ne trouve ni matelas, ni couverture), se plaignit une hadja de l'époque...Juste après l'indépendance, notre globe trotter Réda Brixi fera le voyage à la Mecque, via la Libye, avec un... Scooter (moto) et réalisera un reportage pour le compte de « La République » dont il était le correspondant local. A noter que la formule maritime, version CNAN, depuis le port d'Oran, fut abandonnée dans les années 70 au profit d'Air Algérie. En effet, aujourd'hui, nos pèlerins sont gâtés puisqu'ils sont transportés dans des Boeing avec tout le confort requis. Autres temps, autres m½urs. A Tlemcen, c'est à partir de l'aéroport Messali Hadj qu'est organisé ce « pont » aérien spirituel à destination des Lieux Saints suivant un protocole officiel fait d'allocutions, d'instructions et de bénédictions. Une initiative louable du wali Hadj Abdelouahab Nouri qui décida dès la saison 2008 de faire programmer les vols à partir de sa juridiction (Tlemcen) mû par des motivations humanitaires...
Il faut avouer que c'est le retour du hadj qui constitue l'événement par rapport à sa famille qui vient l'accueillir en grandes pompes à Zenata. Arborant pour la circonstance une tenue blanche immaculée, le passager de marque est escorté, tel un « moulay el malik » à coups de klaxons par un cortège où caméscopes, portables et appareils numériques se disputent le meilleur souvenir à immortaliser pour la postérité. Fort respectueux de la tradition, El Hadj Sari Ali en l'occurrence, un octogénaire,adepte du soufisme, ne dérogera pas au rituel de Sidi Boumédiène, en hommage à ses ancêtres les Hadj Eddine, où il ira tout d'abord se recueillir avant de retrouver ses siens à la maison. Selon les us et coutumes à observer en cette occasion, la halte à El Eubbad au sein du mausolée du Saint patron de la ville accompagnée d'une prière dans la mosquée éponyme est un passage obligé aussi bien à l'aller qu'au retour. El Hadj Hami y accomplira la prière du maghreb. L'occasion nous a été donné d'assister à la cérémonie dite « Charq ». Dans le jargon tlemcenien propre aux femmes, on utilise ce vocable pour désigner l'invitation ou la fête y afférente, soit la célébration par les parents, proches et alliés du retour heureux du hadj pèlerin). D'ailleurs, on exprime en cette occasion ses v½ux avec la formule vernaculaire « mara' charq'ak » (ça sera ton « tour » la prochaine fois). Par effet de métonymie hypocoristique (via un glissement de sens), une caractéristique dans la tradition orale, le mot « Machreq » (région), c'est-à-dire l'Orient par rapport à l'Arabie (Hidjaz), s'est vraisemblablement métamorphosé en diminutif « Charq »(pèlerinage ou hadjj). Quant au rite dit « ayam tachriq » où on faisait sécher la viande en guise de victuailles, l'appellation est à priori liée à la situation géographique de Minen qui se trouve à l'est de la Mecque. Une autre expression spécifique à la gent féminine demeure encore en usage à titre de marque de sympthie :il s'agit de « tahmid »(substantif) dérivé du verbe « n'hamed(ou) » qui signifie « Que Dieu qui a fait revenir aux siens el hadj ou el hadja(du charq) soit loué »...Revenons à la cérémonie proprement dite qui coïncida opportunément, faut-il le souligner, avec Awel Mouharrem doublé du Vendredi. Arrivé de Sidi Boumédiène, le cortège spirituel se transforma en procession confrérique dans le quartier résidentiel de Kiffane. Le groupe Chabab el kawtar du Mechouar en tenue fessia entonna «Tala'a el badrou alayna», un madih chanté par Banat En-Nedjar à Médine en guise de bienvenue à leur cousin le Prophète Mohamed (QSSL) pour «célébrer» sa hidjra de la Mecque. Une pléiade de femmes en chedda resplendissante formait le comité d'accueil devant la villa. Des youyous fusèrent dans l'air. Une scène qui n'est pas sans rappeler le protocole réservé au cortège monté du marié s'immobilisant devant la maison familiale ou la salle de fête. Un verre de lait est offert au hadj et des dattes fourrées sont distribuées aux convives. Les appareils et autres caméras entrèrent en action. On est reçu dans un salon spacieux. Comme par un accord tacite, les « derqaoua » et mounchidine s'assoient sur un tapis en position de tailleur alors que les convives s'installent confortablement sur des « sedari ». Auparavant, on présenta tour à tour les v½ux et les félicitations à l'illustre hôte,
El Hadj Sari, qui était encadré de Hadj Lachachi (notable mécène) et de Hadj Bensenane (imam pédaguogue). Ce dernier ne se fit pas prier pour déclamer, tel un leitmotiv, le dikr « labayka allahouma labayk », repris en ch½ur par l'assistance. Contrairement aux femmes, gardiennes de la tradition communicative en l'occurrence, les convives mâles préfèrent, pour être dans l'air du vent, la formule triptyque savante «hadj mabrour oua sa'youn machkour oua den'boun maghfour(in challah) au lieu du classique « mabrouk alik »...C'est les mouridine de la zaouï dite de Cheïkh Benyelles de Ars Didou qui donneront le ton avec la récitation de la«Salat el machichia» et la qacida «El-Lotfi'a». L'accomplissement de la prière d'el ichaâ aura causé un tantinet de « dérangement » alors qu'elle aurait pu être différée vu les circonstances. Lors de l'intermède, et sur le style du ténor syrien Nakachbendi, le talentueux Abdelmadjid Benaïssa, « guide » du groupe Chabab el kawatar, une voix voluptueuse qui promet dans l'oratorio, interpréta en solo et avec brio des « ibtihalate » via un ampli (micro) avant d' « impliquer » sa chorale dans un sama' « el madad » qui ne laissa pas indifférent les adeptes des différentes zaouïas présents lesquels « improvisèrent » une hadra dans une communion exceptionnelle. A propos de zaouïa, nous avons remarqué la présence du Dr Sari Hikmet, SG du bureau de l'UNZA(Tlemcen) et de Cheïkh Ahmed Taleb, président de l'association Cheïkh El-Alaoui pour l'éducation et la culture soufie de Hart r'ma. Le professeur Ghaouti Hadj Eddine Sari Ali , le président de l'institut franco maghrébin Ahl El Andalous de Paris,un parent, n'est pas paru à cette réception conviviale qui sera clôturée par un dîner copieux offert en l'honneur des invités...
In Le Q.O du 23/12/09 en page Société